mardi 21 avril 2015

"Chambers", le nouvel album cross-over du dandy inclassable Chilly Gonzales

En 2012, la parution de Solo Piano II, sa dernière création "classique" tenait du chef d'oeuvre. Trois ans plus tard, l'inclassable pianiste, compositeur et producteur canadien Chilly Gonzales (né en 1972) revient aux instruments acoustiques avec un nouvel album paru sous son propre label (Gentle Threat): Chambers, ou comment "réinventer la musique de chambre romantique avec les moyens de la pop-music".



Rejoint pour l'occasion par les allemands du Kaiser Quartet, Chilly Gonzales se propose de trouver ici une manière avec laquelle ses deux langues maternelles (la pop et le classique), puissent se rejoindre, que l'un se nourrice de l'autre, et vice versa.

Les morceaux présentés se séparent en deux catégories: des mouvements vifs, usants de rythmiques implacables (malgré la présence d'un quintette avec piano), parfois de (fausses) techniques de samples, ainsi que des progressions d'accords fortes, comme dans Advantage Points, Green's Leaves, ou Sample This. Ou tout au contraire, figurent également de délicates élégies comme Freudian's Slippers, Cello Gonzales, ou Sweet Burden ("avec sa longue mélodies ambiguë inspirée par Gabriel Fauré").

Le clip de Advantage Points


Souvent l'écriture du quintette piano et cordes se fait en homorythmie, comme si Gonzales travaillait pour un véritable morceau de pop, un avantage et aussi un inconvénient: en effet, cela donne dans certains morceaux vifs une impression tout à fait ambivalente entre pop et savant, pleine d'énergie; tandis que cela amène souvent certains morceaux lents à des maladresses d'écriture, comme lorsque les instruments jouent à l'unisson sur la même octave comme tout le quatuor dans Sweet Burden, ou bien les deux violons dans Odessa. On notera également que (est-ce dû à la prise de son très proche des instruments ?) parfois le quatuor semble quelque peu fâché avec la justesse (Odessa, ou Sweet Burden).

Aussi, certains morceaux évoquent clairement l'univers de la pop, comme Sample This (ou, selon Gonzales, "vous devriez "headbanguer" sur cette chanson, et imaginer un très gros rappeur chanter par dessus"), ou bien Switchcraft, morceau basé sur un titre du rappeur Juicy J, aux couleurs héroïque, sur lesquelles viennent s'ajouter à l'ensemble une flûte et un cor.

Juicy J.

Car c'est là que réside tout le sel de ce nouvel album, se situant toujours entre deux eaux, entre savant et pop, il apporte des couleurs touchantes et inédites, au sein d'un style profondément personnel. En effet, Chilly Gonzales est un créateur à la pâte véritablement inimitable, que l'on reconnait immédiatement de ses albums de rap à ses tubes "brit-pop" (Working Together), aux deux albums Solo Piano, jusqu'à ce nouveau Chambers.

De plus, qu'il s'agisse de morceaux pulsés ou plus lents, tous les titres développent chacun des ambiances poétiques, tendres et mélancoliques (caractère commun aux Solo Piano), qui rapprochent Chilly Gonzales de ces compositeurs romantiques qu'il aime tant.

On remarquera également ce second degré cher à l'artiste, qui irrigue toute cette démarche de réinvestissement pop de la musique romantique: en effet, chaque morceau est dédié à un illustre personnage, qu'il soit du champ musical (Mendelssohn pour Cello Gonzales, jusqu'à lui-même "Jason Beck" pour Myth Me), ou bien qui en est totalement détaché (John McEnroe pour Advantage Points !).

mardi 31 mars 2015

Création de "Songs of Experience", chef d'oeuvre de Pascal Zavaro par le choeur Apostroph' et Elisabeth Glab, ainsi que du concerto "Un Poème" de Benoit Menut par la violoniste Stéphanie Moraly et l'Orchestre des Jeunes du CRR de Paris.

Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, Auditorium Marcel Landowski - 27/03/2015


Dans le cadre des "Journées du violon" au CRR de Paris, le vendredi 27 Mars, l'Orchestre des Jeunes placé sous la baguette du directeur de la maison Xavier Delette donnaient un programme haut en couleurs (en "tubes" et en créations !), auxquels se joignirent de nombreux autres artistes, des violonistes bien évidemment, mais également deux formations chorales.

Le concert proposait en miroir des pièces contemporaines du programme, deux œuvres de Camille Saint-Saëns : la fameuse Danse Macabre, ainsi que le plus rare double concerto pour violon et violoncelle La Muse et le Poète. On retiendra surtout de cette dernières les amples phrases solistes à la souplesse sensuelle et mélancolique, et la sonorité chaude des instrumentistes, notamment celle du violoncelliste Jérémie Billet.

Toutefois, tout l'intérêt de ce concert résidait dans les œuvres d'aujourd'hui : trois compositions de Pascal Zavaro ("Songs of Innocence" et "Songs of Experience", pour violon et chœur, également la courte "Danse de Shanghai" pour violon et orchestre), ainsi qu'un concerto de Benoit Menut, composé spécialement pour la violoniste Stéphanie Moraly.
 

Pascal Zavaro
Conçu comme un "concerto" pour violon et chœur, Songs of Innocence (2010), fut composé par Pascal Zavaro à l'initiative de Loïc Pierre, le directeur musical et fondateur du chœur Mikrokosmos, ensemble désormais emblématique de toute une génération de compositeurs. Cet effectif "violon et choeur" est par le fait très lié à Mikrokosmos, qui l'a mis en avant lors de différentes créations, comme dans le Stabat Mater (2004) de Nicolas Bacri, ou bien Nostalgia (2008) de Philippe Hersant. Une formation qui a fait des émules, notamment auprès de Karol Beffa avec son De Profundis (2010), pour violon/ou alto et chœur, composé à l'origine pour l'éphémère Chœur Contrastes.
Couverture peinte par William Blake pour son recueil Songs of Innocence

Songs of Innocence se base sur trois poèmes du britannique William Blake (1757-1827), tirés de son fameux recueil Songs of Innocence & of Experience (1789-1794). Poète aux visions hallucinées et prophétiques, il inspire ici à Pascal Zavaro une musique d'une immense finesse et délicatesse, qui n'hésite pourtant pas à bouleverser l'auditeur.

Le premier mouvement The Sick Rose, nous invite à une méditation "végétale" aux climats changeants, dont les harmonies aux diatonisme exacerbé évoquent par moments Thomas Adès (au début de l’œuvre), avant de trouver dans la plénitude de la seconde partie un univers plus profondément personnel et original (même par rapport aux œuvres antérieures du compositeur). Le court second mouvement The Fly, n'hésite pas à utiliser une expression clair aux figuralismes marqués, afin d'évoquer les pensées douces amer d'une simple mouche. Tandis que le finale Night, bouleversante ode contemplative à la nature, figure la nuit se mouvant en une apaisante consolation. L'écriture y semble figurer un hiératique choral, où le violon vient comme un rai de lumière, percer l'obscurité.

Night, le finale de Songs of Innocence de Pascal Zavaro, interprété par Eva Zavaro en compagnie du choeur Mikrokosmos

Composé à l'origine pour un chœur d'une quarantaine de personnes, Songs of Innocence est donné ici pour la première fois dans un effectif plus restreint (composé de huit chanteurs étudiants du CRR de Paris, dirigés par Olivier Bardot), un allègement qui exalte encore davantage les aspects chambristes de l’œuvre, instaurant non pas un rapport de forces similaire à un concerto traditionnel, mais un véritable dialogue entre les voix et le violon, qui est ici considéré comme un chanteur à part entière.
Quand au violon du jeune Bilal al Nemr (étudiant au CNSMDP), sa sonorité "verte" ne fait pas oublier la perfection d'Elisabeth Glab (gravée au disque récemment avec Mikrokosmos), quoi qu'elle tente par moments de s'en émanciper, avec un certain panache.


Eva Zavaro
Créé en 2007 à l'occasion du concours de composition du Festival Présences "délocalisé" pour l'occasion en Chine, Danse de Shanghai répond aux critères du concours, à savoir une courte pièce d'environ six minutes, pour ehru et orchestre (d'autres compositeurs proches esthétiquement de Zavaro avaient répondu présents à cet évènement, comme Guillaume Connesson et son nocturne Yu Yan). Instrument traditionnel, le ehru, sorte de petit violon que l'on joue sur les genoux, est un instrument dont la sonorité avait déjà frappé le compositeur par le passé, notamment dans le poétique solo de violoncelle, tiré du second mouvement lent de sa Silicon Music, concerto pour violon électrique et ensemble (1998).

La version originale de Danse de Shanghai,  pour ehru et orchestre

Pour le concert de ce soir, le ehru fut remplacé par son cousin occidental - le violon, interprété ici par la fille du compositeur, Eva Zavaro.
Toutefois, cette pièce montre une volonté réelle d'évoquer (voir d'imiter) le ehru dans les calmes interstices où le violon prend la parole (à l'aide de divers gammes pentatoniques, d'accents caractéristiques), comme le rappelle la soliste avant le début de l’œuvre. En alternance avec ces moments méditatifs où le violon/ehru semble improviser, s'opposent de frénétiques tuttis où le soliste est absent, laissant l'orchestre "danser" à sa place.
Eva Zavaro montre ici un remarquable investissement, où les phrasés sont très accentués comme la musique le requiert, et la sonorité intense et expressive.


Elisabeth Glab, l'ensemble vocal Apostroph', et Pascal Zavaro, durant les répétitions de Songs of Experience

 Mais ce qui constituait le plat de résistance en ce qui concerne les œuvres de Pascal Zavaro données ce soir se trouvait dans les Songs of Experience, qui établissent à notre sens une des pièces les plus marquantes du compositeur. Cette œuvre était donnée ce soir en création par Elisabeth Glab et les huit chanteurs de l'ensemble Apostroph' conduits par France de la Hamelinaye (premiers musiciens confirmés à jouer durant cette soirée - et dont la majeure partie de l'effectif est passée par Mikrokosmos). Cette pièce constitue le second "concerto" pour violon et chœur du compositeur. Miroir des Songs of Innocence, cette nouvelle œuvre est également basée sur les poèmes de l'anglais William Blake. 
 
Couverture peinte par Williamn Blake pour son recueil Songs of Experience
Le premier mouvement The Ecchoing Green s'ouvre sur de lumineux arpèges de violon, soutenant des harmonies à la clarté toute "adèsienne" là encore. La pièce se caractérise par un usage parfois spectaculaire des huit voix solistes du groupe vocale, aboutissant sur la réitération des "On the ecchoing green" ("Sur ce vert pré rayonnant") à de spectaculaires effets de réverbération tout à fait sidérants. Dès ce premier mouvement, Pascal Zavaro amorce un virage esthétique: en effet, il se rapproche dans cette pièce (et par la suite de l’œuvre) de sa première période créatrice, que l'on pourrait qualifier "d'américaine" (en lien avec les musiciens minimalistes). La nervosité rythmique et les harmonies acidulées de ses œuvres antérieures se font sentir dès cette ouverture, et la parenté avec son Déjeuner sur l'Herbe, composé en 2001 pour les Swingle Singers est évidente.

La seconde pièce du cycle, A Cradle Song (Une berceuse), s'ouvre sur une large et dense pâte sonore (notamment au début sur "Sweet dreams"). Une musique qui se poursuivra ainsi dans une grande plénitude, aux harmonies à fois riches, et d'une grande tendresse. Tandis que le violon d'Elisabeth Glab, contrairement à la pièce précédente où il se caractérisait par d'amples gestes volubiles, se fond ici en une parfaite symbiose avec les voix, usant notamment d’aériennes doubles cordes jouées en harmoniques (là aussi un rappel de Silicon Music).

Pascal Zavaro, France de la Hamelinaye et Elisabeth Glab, lors des répétitions de Songs of Experience

Quant au finale The Birds, il apparait comme un festival coloré, où le compositeur n'hésite pas à repousser ses limites et à apparaître clairement "brit-pop". De l'initial solo de ténor au swing implacable ("Where thou dwellest in what grove"), rejoint ensuite par les basses ("Tell me fair one tell me love"), puis par le violon qui apparait alors presque comme un élément intrusif qui chercherait à se faire une place au sein de ces textures délicieusement sucrées. Dans cette pièce, les passages les plus entraînants alternent avec de diaboliques polyrythmies sur des sortes de fausses cadences parfaites s'entrecroisant au voix de femmes ("for thee"/ "sorrow") sur des tapis d'accords de sixtes et quartes aux voix d'hommes, rappels là aussi de l'esthétique du Déjeuner sur l'Herbe, ainsi que des polyphonies en écho de Ecchoing Green
Petit à petit, le violon s'intègre de plus en plus aux voix, pour s'achever dans un discret soupir commun avec la voix d'alto solo, en fusion totale avec les chanteurs.

On aura eu de cesse de s'enthousiasmer pour l'excellentissime chœur de chambre Apostroph' et ses huit solistes de haute volée. Mention spéciale au ténor Samuel Rouffy, qui par son éloquence et son engagement donna (notamment dans le finale) un relief si particulier à la pièce. On aura également pu avoir la démonstration ce soir qu'à 25 ans seulement, France de la Hamelinaye a réussi son pari de fonder un ensemble de (très) haut niveau, dont le plus clair de la programmation est consacré à la création contemporaine, et qui (non seulement de les jouer), s'enthousiasme et prend un plaisir communicatif à chanter cette musique si jouissive, que l'on espèrera réentendre au plus vite !


Benoit Menut







Après un tel feu d'artifice, le concerto pour violon et orchestre Un Poème de Benoit Menut parait moins éclatant. Basé sur un poème d'Anthony Gachet, le concerto en reprend non seulement la structure, mais parfois même les courbes mélodiques du texte lui-même. 
Stéphanie Moraly
Débutant dans une sorte de magma orchestral, la musique est véritablement "lancée" par une obsédante boucle de clarinette, amenant à un large crescendo, à la fin duquel entre le violon. 

Sous-titré "rhapsodie", le violon est en effet exploité dans une veine lyrique, au phrasé ample et large. L'orchestre quant à lui est le plus souvent traité par ajout successif de strates sonores, afin de donner à entendre un univers parfois fourmillant, aux harmonies denses, où se font entendre à la fois Greif (avec lequel le compositeur étudia plusieurs années), Berg, ou bien Schostakovich. 
Toutefois, on trouvera que cette œuvre d'un seul tenant soit écrite peut-être trop dans les mêmes textures, les mêmes climats, sans ménager de moments de surprises pour l'auditeur. Seul intervient à la fin de l’œuvre un large choral de cuivres au sonorités immenses, apportant un regain de surprise à une œuvre qui ne manque pourtant pas de savoir faire. 

Au violon, Stéphanie Moraly prend elle aussi un plaisir manifeste à interpréter cette œuvre qui lui est dédiée, poursuivant ainsi une exploration d'une certaine musique contemporaine française, avec laquelle est s'est familiarisée, notamment en 2010, en enregistrant (en compagnie du pianiste Romain David) l'intégral de l’œuvre pour violon et piano d'Olivier Greif.




La page facebook de l'ensemble Apostroph':
https://www.facebook.com/pages/Apostroph-ensemble-vocal/107438102608426?sk=timeline

Une interview du compositeur Benoit Menut: 
https://www.youtube.com/watch?v=BBJTtZWQaKU




dimanche 22 mars 2015

Récital du pianiste Milan Favoccia, avec des oeuvres de Hindemith, Visvikis, Bartók, et la création d'une oeuvre personnelle, composée avec son frère Clélio.

Chapelle Baltard (Église Saint Philippe du Roule)- 8/03/2015

C'était dans le cadre des concerts du dimanche après-midi à la Chapelle Baltard (rattachée à l'église Saint Philippe du Roule) qu'une centaine de personnes étaient venus écouter le récital du pianiste Milan Favoccia. 

Milan Favoccia

Milan Favoccia est né en 1992 à Paris. A 16 ans, après avoir terminé ses études secondaires et remporté le Concours International de Piano C.M.F. (Concours Musical de France), le jeune pianiste se consacre pleinement à la musique; il travaille son instrument avec André Gorog à l’École Normale de Musique de Paris puis avec Marie Paule Siruguet, Bertrand Denis et David Saudubray au CRR de Boulogne Billancourt.
Au-delà de l'interprétation il se passionne pour l'improvisation et la composition, et monte de nombreux projets musicaux aux côtés de son frère. Il étudie actuellement au CRR de Boulogne-Billancourt dans les classes de Naji Hakim (analyse), et Fabien Touchard (écriture), ainsi qu'au CRR d'Aubervilliers-La Courneuve avec Guillaume Connesson (orchestration).


Il proposait ce jour un programme d'une grande cohérence, alliant des œuvres de son premier professeur de piano et d'écriture Demis Visvikis, accompagnées d’œuvres de Hindemith, Bartók, et d'une création, composée à quatre mains avec son frère Clélio.
 

Paul Hindemith
Le concert s'ouvrait avec la seconde Sonate de Paul Hindemith. Composée en 1936, elle est composée de trois mouvements, d'une durée totale relativement brève d'une dizaine de minutes. 
Recelant d'une grande diversité de climats et de caractères (dont les chromatismes évoquent tantôt Liszt, tantôt Bartók), cette pièce offre en guise "d’apéritif" un aperçu du jeu varié de Milan Favoccia, ainsi que de l'esthétique générale du programme développée par la suite du concert. 



Demis Visvikis
Le programme se poursuivait avec quatre pièces du compositeur franco-grec Demis Visvikis. 

Le court Prélude de Cristal (1984) se développe à la manière d'une improvisation, où la main droite semble dérouler un fil mélodique sans interruption (influence prégnante des ragas indiens), sur un ostinato mouvant aux couleurs impressionnistes


           Prélude de Cristal, de Demis Visvikis, par Milan Favoccia, le 8 Mars 2015 en concert à la Chapelle Baltard (Eglise Saint-Philippe du Roule)

S'en suivait deux autres courtes pièces, Aurore Nacrée (2008), aux sonorités de carillons (évoquant par moment la Cathédrale Engloutie de Debussy), et l’Étude n°1 (1983), déluge de virtuosité où les principes du Prélude de Cristal (le côté rhapsodique du flux de notes rapides à la main droite) est appliqué alors à un univers des plus pyrotechniques



Aurore Nacrée, de Demis Visvikis, par Milan Favoccia, le 8 Mars 2015 en concert à la Chapelle Baltard (Eglise Saint-Philippe du Roule)


La première partie se clôturait avec A l'Unisson du Feu (1984). Plus développée que les œuvres précédentes (11min), cette pièce figure parmi les plus belles réussites de Demis Visvikis. Baignant dans une lumière contemplative, la pièce fait se confronter deux thèmes, l'un aux contours sinueux habillé d'harmonies colorées douces amers, le second, au parfum plus diatoniques, à l'esprit dansant, inspiré des musiques traditionnelles grecques. Dans cette oeuvre, le compositeur fait son miel des délicates tournures modales qui donnent son originalité et sa saveur à cette musique; sans pour autant renoncer à un discours dramaturgique, on retiendra de ce point de vue la fin de l’œuvre, avec son passage de virtuosité "lisztienne" et son accord final joué "fortissimo", dans la résonance duquel "réapparaît dans une vision fugitive le premier thème, purifié, ayant traversé le cycle du feu, devenu messager de Vie" (sic le compositeur). Dans cette pièce tout spécialement, le jeu de Milan Favoccia se mue véritablement en un engagement expressif total sur chaque note d'une musique qu'il pratique depuis de longues années et qu'il comprend dans ses moindres détails; son jeu pouvant parfois atteindre des sommets d'intensité, où bien au contraire de fervente douceur.


Clélio et Milan Favoccia
Après l'entracte, Milan Favoccia présentait en création une pièce d'une dizaine de minutes composée en collaboration avec son frère Clélio. Après un motif initial aux tournures de raga, la pièce développe successivement divers mélodies aux contours modaux, dans une atmosphère contemplative et onirique. La parenté avec A l'Unisson du Feu de Demis Visvikis est marquante, toutefois, ce mouvement de Sonate déploie un univers personnel, aux tournures mélodiques sinueuses et aux harmonies voluptueuses (une pièce plus longue intégrant ce mouvement est actuellement en gestation). Le discours est émaillé de modulations colorées, qui font sans cesse voir la musique sous un autre jour, comme un flot lodique infini aux teintes changeantes. On retiendra notamment certains passages marquants, comme la section centrale, faisant tourner sans cesse un motif circulaire aux allures de carillon, à la manière d'une transe obsédante


Béla Bartók
Pour clore ce concert, les deux œuvres de Bartók présentées par le pianiste (la Suite op.14 et les Six Danses dans le rythme bulgare - extraites des Mikrokosmos) formaient une sorte de récapitulation et de verticalisation de toute l'esthétique de ce programme, à cheval entre tonalité et modalité. Le contraste était aussi saisissant entre ces danses pulsées à l'énergie communicative, et la méditation colorée qui précédait. Comme dans le reste du récital, le toucher sensible et investi du pianiste fit mouche, dans un répertoire qu'il connaît là aussi très bien, en tant qu’interprète, mais aussi en tant qu'analyste.

En bis, Milan Favoccia redonna l'Aurore Nacrée, comme pour mettre un point final à ce programme à la conception circulaire, qui s'évanouissait alors dans cette courte pièce de Demis Visvikis, en forme de carillon resplendissant.


dimanche 8 mars 2015

Ciné-concert fleuve de Karol Beffa autour des "Misérables" de Henri Fescourt, à la Fondation Pathé-Seydoux

Fondation Pathé-Jérôme Seydoux - 07/03/2015

Donné en 2014 à Toulouse pour la première fois dans une version numérique entièrement restaurée, Les Misérables (1925) de Henri Fescourt était à l'affiche de la fondation Pathé-Jérôme Seydoux, dont le plus clair de la programmation est dédié au cinéma muet.

© Fondation Pathé-Jérôme Seydoux

D'une durée démesurée de six heures, le film est projeté les samedi 7 et 14 mars en intégralité sur une seule journée, accompagné par un seul et même pianiste.. Pour ces deux séances, c'est à Karol Beffa que revint cet exercice périlleux d'une improvisation fleuve (le film étant projeté en deux parties, de trois heures chacune).

Car c'est là que réside toute la science que Karol Beffa développe face à l'image: à aucun moment la fresque de Fescourt ne devient un "opéra sans paroles", le flux du discours musical sous-tendant constamment la dramaturgie de l'image sans se mettre en avant.


Karol Beffa

Il est également intéressant de considérer les improvisations de Karol Beffa de deux manières: l'une linéaire, suit l'intrigue du film, se fondant toujours avec l'image, en illustrant le propos sans jamais tomber dans le "mickey mousing" ou l'excès inverse, à savoir de prendre systématiquement les images à contre-pied.

Mais on peut également voir ces improvisations d'une manière plus "verticale", en somme plus globale: on a alors affaire, au sein de thèmes récurrents (carillons, fragments de gammes descendantes) à l'élaboration d'un labyrinthe musical, où se croisent de nombreuses références, suggérées par l'image (un God Save the King suivi d'une Marseillaise évoquant la bataille de Waterloo, des Folies d'Espagne grinçantes accompagnants une danse de salon), ou bien sortis de l'imaginaire de l'improvisateur (un thème grégorien fugace, ou bien un glaçant choral style Bach). De plus, il n'hésite pas à sortir de ses propres codes, afin de s'approcher au plus près des émotions liées à l'image (univers "ligetien" plus tendu harmoniquement, effet de cordes étouffées/bloquées dans le piano).

Une performance tant cinématographique que musicale...à réentendre samedi 14 en intégralité, et et tous les jours de la semaine, accompagné par les élèves de la classe d’improvisation du CNSMDP.



Pour en savoir plus sur la version restaurée des Misérables d'Henri Fescourt :
https://www.youtube.com/watch?v=0vMxwixILJU

Pour en savoir plus sur l'accompagnement de films muets par Karol Beffa:
http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/course-2012-12-20-14h00-video.htm




mercredi 25 février 2015

La Maîtrise de Radio-France, l'Orchestre de Chambre de Lausanne et Bertrand de Billy dans les Trois Petites Liturgies de la Présence Divine, chef d'oeuvre d'Olivier Messiaen, encadré par des pièces de Fauré et Mozart

Maison de la Radio (Auditorium) – 22/02/2015

Tout juste revenu de deux concerts en Suisse au début de la semaine, la Maîtrise de Radio-France,  l’Orchestre de Chambre de Lausanne et Bertrand de Billy, faisaient halte à la Maison de la Radio afin de donner un programme d’une extrême cohérence :  l’ultime œuvre pour orchestre de Fauré Masques et Bergamasques, suivi du célèbre Concerto pour flûte et harpe de Mozart, puis en deuxième partie, pièce de choix du programme, les Trois Petites Liturgies de la Présence Divine d’Olivier Messiaen.

Gabriel Fauré à son bureau au Conservatoire (1918)

Commande du Prince de Monaco Albert Ier, et créé en 1919 par les Concerts du Conservatoire dirigés par Philippe Gaubert, Masques et Bergamasques (op.112) de Gabriel Fauré s’inscrit au sein d’un divertissement chorégraphique autour des Fêtes Galantes de Paul Verlaine. Il s’agit pour la majeure partie de l’œuvre d’un recyclage de tout ou partie de pièces plus anciennes du compositeur (seule la Pastorale finale est entièrement originale). Dès l’Ouverture tout en finesse et en élégance, Fauré montre son attachement à la musique de Mozart, dont la simplicité et la candeur irrigueront la pièce entière. On appréciera également les clins d’œil plus appuyés, comme ces clarinettes toutes mozartiennes ouvrant le Menuet. Bertrand de Billy sait apporter un véritable esprit chambriste et vivifiant à cette œuvre : sa direction souple laissant respirer une musique  qui sans cela s’en retrouverait à cours d’émotion; d’autant que l’effectif allégé de l’Orchestre de Chambre de Lausanne (5 violoncelles, 4 contrebasses) est véritablement « taillé » pour des œuvres comme celle-ci.

La flûtiste Sarah Louvion, © Christine Schneider
Composé en 1778 pour le Comte de Guisnes et sa fille, le Concerto pour flûte et harpe (KV.299) de W.A. Mozart, avait pour but de mettre en valeur le jeu instrumental de ses commanditaires, grands amateurs, sans volonté de virtuosité excessive. Cela se retrouve au sein d’une musique pleine de grâce, d’élégance, et de simplicité. Du duo Sarah Louvion (flûte), et Letizia Belmondo (harpe), on retiendra de beaux moments de complicité et d’entente musicale, exacerbés dans les cadences. De la direction de Bertrand de Billy on aura apprécié la légèreté des accents (I), la souplesse des timbres (II), et la fraîcheur du finale, tout en contrastes, grâce à des solistes au jeu espiègle et malicieux. Véritable « tube », l’Andantino central interprété tout en finesse, a fait la part belle au superbe phrasé de la flûte de Sarah Louvion. 
En bis, les deux solistes nous ont offert une touchante Pantomime, mélodie tirée d’Orphée et Eurydice de Gluck.


La Maîtrise de Radio-France, l'Orchestre de Chambre de Lausanne, sous la direction de Bertrand de Billy, interprétant les Trois Petites Liturgies de la Présence Divine d'Olivier Messiaen, le 22/02/2015 à l'Auditorium de la Maison de la Radio.

© concert.arte.tv

Olivier Messiaen
« J’ai une grande admiration pour les voix ravissantes de la Maîtrise de Radio France. Ces jeunes filles ont une pureté de son et une musicalité absolument inégalables. Aussi, chaque fois qu’on a donné à Paris ou en province française mes Trois Petites Liturgies de la Présence divine, c’est à la Maîtrise que j’ai fait appel, pour les parties de chœur que comporte cette œuvre. Et chaque fois, c’était un enchantement de jeunesse et de joie ». Cette phrase, du compositeur Olivier Messiaen (1908-1992), aurait pu s’appliquer au concert de ce soir, tant l’interprétation de ses Trois Petites Liturgies de la Présence Divine fut dithyrambique. Basé sur des textes du compositeur lui-même, les Liturgies offrent un instrumentarium rare : un chœur de femmes (pratiquement tout le temps à l’unisson), cordes, piano (Claire Désert), ondes-Martenot (Valérie Hartmann-Claverie, qui tint une des parties d’ondes lors de la création de Saint-François d’Assise en 1983), célesta, vibraphone, et 3 percussionnistes. Composée en pleine seconde guerre mondiale (1943-44), cette œuvre baigne pourtant dans une rayonnante douceur, exacerbée ce soir par la direction de Bertrand de Billy, et par la poésie des voix de la Maîtrise de Radio-France. 
Quant aux solistes instrumentaux, on se souviendra particulièrement de la prestation de Claire Désert, dont l’investissement sur chaque note se fit sentir, au sein d’une partition semée d’embuches. On remarquera aussi les passages solo tout en légèreté du 1er violon de l’orchestre, François Sochard. Mais ce sont surtout des superbes alliages entre cet Orchestre de Chambre de Lausanne et la Maîtrise de Radio-France dont on se souviendra : Dans la première liturgie Antienne de la Conversation Intérieure, De Billy réussit à tirer dans les moments pianissimo des couleurs d’une infinie tendresse, tout en contraste avec les interventions bondissantes du violon solo. A l’opposé, dans la seconde pièce Séquence du Verbe, Cantique Divin, c’est une musique d’une incroyable jubilation qui se fait entendre, dont les motifs pentatoniques se transforment petit à petit en une véritable euphorie (tournoiement frénétique sur « pour nous »), entrecoupés de véritables montées de couleurs au tempo ralenti. Quant à la Psalmodie de l’Ubiquité par l’Amour, elle débute par une saisissante impression de cri parlé/chanté, puis se développe en séquences contrastées, tantôt rythmiques, tantôt éthérées. Ici De Billy sculpte véritablement le son avec chaque geste, donnant par moment l’impression de courbes sonores se déployant et se repliant sur elles-mêmes.

Un superbe concert donc, avec au premier plan une Maîtrise de Radio-France au diapason, au service d’une musique à l’enivrante beauté.



La captation du concert à revoir sur le site d'arte : http://concert.arte.tv/fr/lorchestre-de-chambre-de-lausanne-au-grand-auditorium-de-paris

Pour en savoir plus sur les Trois Petites Liturgies de Messiaen :
http://maisondelaradio.fr/article/les-petites-liturgies-de-messiaen

dimanche 22 février 2015

Présences 2015 "Les deux Amériques": Entre émerveillement, émotion, et recueillement, avec des oeuvres de Benzecry, Lieberson, Ives, et Adams.

Maison de la Radio (Auditorium) - 19/02/2015

C'était un programme d'une grande densité qui nous était proposé ce soir-là à Radio-France pour le 11e concert du Festival Présences, dont la thématique est cette année "Les deux Amériques". Toutes les forces "maison" étaient réunies : l'Orchestre National, le Chœur et la Maîtrise, dirigés ce soir par le chef originaire du Costa-Rica, Giancarlo Guerrero.

 Le chef Giancarlo Guerrero

Le concert était ouvert par la création mondiale de Madre Tierra, diptyque pour orchestre du compositeur argentin Esteban Benzecry (dont on avait pu entendre lors du concert d'ouverture de ce même festival, - également en création - un Concerto pour violoncelle par Gauthier Capuçon, et dont on entendra aussi les Rituales Amerindios lors du concert de clôture), s'en suivaient les Neruda Songs, long cycle de mélodies pour mezzo et orchestre du compositeur américain Peter Lieberson; puis après l'entracte la célèbre Unanswered Question de Charles Ives, pour se conclure avec la création française du chef-d’œuvre de John Adams On the Transmigration of Souls.

 Le chef Giancarlo Guerrero et le compositeur Esteban Benzecry à Radio-France, lors des répétitions de Madre Tierra.

Inspiré par la culture et la mythologie des peuples amérindiens Inca et Mapuche (cf la note de programme détaillée de l’œuvre sur le site du compositeur), Madre Tierra (Terre Mère) d'Esteban Benzecry s'ouvre sur des couleurs solaires, dont s'extrait un rayonnant ostinato de glockenspiel, aussitôt absorbé dans une pâte orchestrale dense, d'où émergent des soli de vents. Les cordes y sont traitées souvent en de grands aplats sonores, tandis que les bois y font entendre des chants d'oiseaux imaginaires, ou bien des évocations d'instruments traditionnels, tels que les flûtes quenas et zampollas, pour lesquels sont notamment utilisés des intervalles micro-tonaux. Une place de choix est également laissée aux percussions non-tempérées (chimes, blocks, waterphone, guerro etc), qui par leur utilisation laisse entrevoir un ailleurs rêvé et/ou vécu, qui cependant ne tombe jamais dans le cliché carte-postale.
On est alors plongé dans une musique d'une grande virtuosité d'écriture (un art consommé de l'orchestration), extrêmement colorée, dont la parenté avec la démarche de Jean-Louis Florentz est saillante (l’Éthiopie pour Florentz, l'Amérique du Sud chez Benzecry).
D'une grande diversité d'atmosphères, on passe ainsi de plages étales où l'auditeur est plongé dans une nature luxuriante, à des passages où la pulsation se fait beaucoup plus marquée, réminiscences de musiques de danses (grosse caisse sur le temps, cuivres au premier plan). On se régalera également de quelques clin d’œil, comme des passages pouvant évoquer des textures spectrales, jusqu'à un souvenir de la Turangâlila Symphonie de Messiaen dans le premier mouvement Pachamama.
Conçu comme un véritable rituel, le second mouvement Ñuke Mapu, se conclu par le motif de glockenspiel sur lequel s'était ouverte l’œuvre, superposé à un hiératique motif choral d'une grande douceur, entendu à plusieurs reprises le long de la pièce.
Une œuvre de superbe facture, à laquelle on ne peut souhaiter qu'une reprise !



Lorraine Hunt-Lieberson et Peter Lieberson

La mezzo-soprano Kelley O'Connor

La soirée se poursuivait avec l’œuvre du compositeur américain Peter Lieberson, musicien encore fort peu connu et joué en France. Neruda Songs, écrits pour sa compagne Lorraine Hunt-Lieberson, sont un véritable chant d'amour dédié à celle qui fut son épouse et sa muse.Tirés des Cien Sonetos de Amor de Pablo Neruda que le poète chilien dédia à sa troisième épouse, les mots s'adressent ici directement à la femme du compositeur. Créés en 2005 à Los-Angeles sous la baguette de Esa-Pekka Salonen, la pièce fut défendue par Lorraine Hunt-Lieberson durant une année (au disque et au concert), avant qu'elle ne s'éteigne en Juillet 2006, à l'âge de 52 ans, des suites d'un cancer du sein.
Kelley O'Connor est une habitué de ces Neruda Songs, qu'elle a notamment enregistrés en 2011 sous la baguette de Robert Spano, et qu'elle a eu la chance de travailler avec le compositeur avant sa disparition cette même année. Elle se saisit de la pièce en tragédienne, et s'applique à accentuer de sa voix pulpeuse certains accents théâtraux présents dans la partition.
Toutefois, l’œuvre elle-même souffre de certaines boursoufflures, et se mets peut-être trop à notre sens, dans un esprit littéralement post-romantique et opératique "dix-neuvièmiste": L'orchestre étant simplement là pour se fondre et accompagner la voix. On sent dans cette musique un grand héritage de l'opéra italien type Puccini, aussi une influence d'Alban Berg, dans les textures orchestrales notamment, mais également un lien marqué avec la musique de John Adams, chose intéressante lorsque l'on sait que Lorraine Hunt-Lieberson créa l'oratorio de la Nativité El Niño (2000), et que Kelley O'Connor créa le rôle titre de Marie-Madeleine dans son pendant, l'oratorio de la Passion The Gospel According to the Other Mary (2012).  
On retiendra malgré tout de beaux moments dans la partition, comme les interjections de bois dans le n°2 Amor, amor, las nubes a la torre del cielo ("Amour, amour, les nuages ont montés jusqu'à la tour du ciel"), la superbe ligne vocale du n°3 No estés lejos de mí un solo día ("Ne pars pas, même pour un seul jour"), l'orchestration "latine" du n°4 Ya eres mía. Reposa con tu sueño en mi sueño ("Et maintenant tu es mienne, repose avec ton rêve dans mon rêve"). Le dernier des cinq poèmes étant le plus beau musicalement, mais également le plus terrible et prophétique pour Lorraine Hunt, Amor mío, si muero y tú no mueres ("Mon amour, si je meurs et que tu ne meurs pas"). On ne peut qu'être touché par ce paisible choral à la tendresse consolatrice, et ces mots si lourds de sens lorsque l'on connait le contexte de la composition de ces Songs.


Charles Ives

La seconde partie du programme nous faisait entendre pour commencer l’intrigante pièce de Charles Ives The Unanswered Question (La question sans réponse). Cette courte pièce se construit en trois plans distincts : une trompette solo (Marc Bauer "spatialisé" pour l'occasion en haut de l'Auditorium), un petit ensemble de bois (au milieu de l'orchestre "normal", et dirigé spécialement par le violoncelliste Carlos Dourthé, car requérant un tempo différent des autres instruments), et enfin le reste de l'orchestre, dont un important choral de cordes nimbe la mélodie de la trompette et les  interjections (parfois violentes) des bois.
Alors que le chef n'est pas encore entré sur scène, les cordes commencent à jouer à peine après avoir terminé de s'accorder. Grande théâtralisation afin de mettre en avant cet étrange objet musical qu'est The Unanswered Question. Ce thème aux cordes et cette obsédante mélodie de trompette sont donc particulièrement mis en valeur, car nous les entendrons par la suite dans la Transmigration of Souls de John Adams. Un moment poétique, à la fois intime et intriguant, en prélude à la grande fresque chorale qui suit.

John Adams

Composé peu après les attentats du 11 Septembre 2001, et en lien avec ceux-ci, créé en 2002 par le New-York Philharmonic et Lorin Maazel, On the Transmigration of Souls (De la Transmigration des Âmes) de John Adams requiert un très large effectif : grand orchestre (comprenant un célesta - joué ce soir par Dimitri Vassilakis, ainsi que deux pianos, dont un accordé en 1/4 de tons), grand chœur mixte, chœur d'enfants, et sons fixés. Les textes utilisés par le compositeur peuvent être vu en plusieurs catégories : tout d'abord une litanie de noms de disparus diffusés par les hauts-parleurs, ainsi que des phrases recueillis sur des petits feuillets placardés autour de Ground Zero par des proches des victimes (chantés par le chœur). Des mots à la déchirante simplicité, tels que "Rentre vite Louie, nous t'aimons", ou bien "Elle était la prunelle de mes yeux". Pour le compositeur, cette œuvre ne se veut pas un Requiem ou un Mémorial dédié spécifiquement à la mémoire des victimes des attentats, mais véritablement comme un espace musical en trois dimension "un endroit où vous pouvez aller et vous retrouver seul avec vos pensées et vos émotions", dixit Adams lui-même.
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Joué "attacca" sans pause avec la pièce de Ives, On the Transmigration of Souls débute par environ une minute de bruits urbains, klaxons, voitures, rires, sirènes.. Autant de choses qu'un citadin "n'entend" plus forcément. Puis lentement, comme émergent de nulle part, le chœur et la maîtrise entrent. On est saisi d'emblée par des couleurs hallucinées dû notamment à l'usage d'un groupe de cordes accordés avec un quart de ton de différence, ainsi qu'un ensemble de percussions accordées en tempérament mésotonique, typique du John Adams de ces dernières années.
On ne dira pas assez combien était intelligente l'idée de programmer The Unanswered Question en prélude à cette œuvre. En effet, au bout de quelques minutes de musique, Adams cite textuellement la pièce de Ives, nimbée du tintement des percussions. Le trompettiste solo Marc Bauer était d'ailleurs resté seul en haut de l'Auditorium afin de jouer le début de Transmigration. Ces textures sonores totalement irréelles feront voyager l'auditeur durant les 25min de ce véritable "espace mémoriel", se concluant sur une dernière litanie de noms, à laquelle sur superpose encore une fois le thème des cordes de la Unanswered Question de Ives. L'ultime voix entendu (une femme prononçant simplement les mots "I love you"), la pièce se referme sur les bruits citadins entendus au début.
Les dernières notes s'étant évanouies, c'est après un long silence de cathédrale comme on en entend rarement en concert, que le public de Radio-France accueillit chaleureusement cette œuvre bouleversante, qui était (malgré sa création il y a 13 ans) donnée ce soir en création française.



La captation du concert par France Musique :
http://www.francemusique.fr/emission/les-jeudis-du-national/2014-2015/charles-ives-john-adams-et-une-creation-mondiale-d-esteban-benzecry-au-programme-de-ce

Pour en savoir plus sur Esteban Benzecry et sa création Madre Tierra :
http://estebanbenzecry.com/eng/#top
http://www.maisondelaradio.fr/article/les-entretiens-de-presences-1-benzecry

Pour en savoir plus sur On the Transmigration of Souls de John Adams : 
http://www.maisondelaradio.fr/les-entretiens-de-presences-5-adams






dimanche 1 février 2015

"Aufgang", concerto pour violon de Pascal Dusapin, par Renaud Capuçon, l'Orchestre Philharmonique de Radio-France, et Myung-Whun Chung

Philharmonie de Paris - 26/01/2015 


 © The New-York Times

     Le premier concert de Myung-Whun Chung et de l'Orchestre Philharmonique de Radio-France à la Philharmonie de Paris était placé sous le signe de la création, avec la première française de Aufgang ("Élévation" en français), concerto pour violon et orchestre du compositeur français Pascal Dusapin, interprété par son créateur et dédicataire, le violoniste Renaud Capuçon.

Année chargée pour Pascal Dusapin (le compositeur fêtant son soixantième anniversaire) qui se voit programmé en de multiples endroits: on pourra noter en premier lieu la création de son septième opéra "Penthesilea" (d'après Kleist) à la Monnaie de Bruxelles, une reprise à Mayence de son opéra "Perelà, uomo di fumo" (2003), une création pour le violon solo de Caroline Widmann à Witten, une autre première, celle en mai d'un concerto pour violoncelle ("An Idea of the North") pour Alisa Weilerstein et le Chicago Symphony; ou bien encore à la Philharmonie de Paris ces prochains mois, en mars la création française d'une suite pour soprano et orchestre tirée de "Penthesilea" ("Wenn Du dem Wind..."), et une "Disputatio" (également en création) pour chœur et orchestre de chambre, basée sur un dialogue entre Alcuin de York et Pépin le Bref !

Entamé il y a plusieurs années, créé finalement à Cologne en 2013 par Renaud Capuçon et Jukka-Pekka Saraste , ce concerto a déjà été joué à de nombreuses reprises à travers le monde, mais n'arrive que maintenant en France.

De facture très classique en trois mouvements distincts (modéré - lent - vif), cette pièce apparait dès maintenant comme une œuvre significative au sein du catalogue du compositeur.

  
 © medici.tv

     Le premier mouvement s'ouvre sur une longue mélodie suspendue dans le suraigu du violon solo, en contraste avec les sombres lignes de violoncelles et de clarinette basse, contrepoint qui progressivement s'étoffe afin de devenir une texture orchestrale enveloppante.
Après ce lent passage introductif s'ouvre une partie plus vive, où s'entrechoquent les rythmes iambiques si chers à Dusapin, aux mélismes au parfum délicieusement modal. Le mouvement s'achève dans une partie lente aux sonorités atmosphériques annonçant le II.

Car c'est dans ce second mouvement, qui selon Renaud Capuçon, emporte le spectateur à chaque représentation, que réside le cœur émotionnel de l’œuvre.
S'ouvrant sur de grands motifs en gammes descendants diffractés au violon solo et à l'orchestre, aux résonances cuivrées, une section plus lente s'amorce, aux sonorités de pizzicati de cordes, évoquant certains passages de Passion (2006). S'ensuit alors un long cantilène, une mélodie dans le médium/grave du violon, d'une simplicité et d'une candeur que l'on a peu l'habitude d'entendre en musique contemporaine. Sur un sombre tapis de cordes graves, le violon commence à proprement parler son "élévation".
Puis soudain tout s'accélère, et ce climat méditatif abouti sur un moment plus agité, où est notamment mis à rude épreuve le 1er violon de l'orchestre (impassible Svetlin Roussev), dans une sorte de duel violonistique avec le soliste. On semble alors entendre un véritable violon à 10 cordes, tellement les tessitures des deux instruments solistes sont entremêlées.
Après un bref rappel du début du mouvement, c'est le retour de la lente et suave mélodie du cantilène, sur lequel vient cette fois s'ajouter une partie de flûte soliste à l'esprit et au phrasé quasi-improvisé (Magali Mosnier impressionnante d'engagement), en contraste avec la lente mélodie aux contours simples du violon, provoquant alors un dialogue poétique à l'expressivité exacerbée. Ce passage s'évanouit alors dans les limbes des harmoniques des violons rehaussés par la crotale jouée à l'archet, renforçant ces sonorités orchestrales, donnant l'impression de sortir parfois tout droit d'un synthétiseur.
Tandis que le mouvement s'achève sur une amorce de l'esprit plus vif du troisième mouvement..

En comparaison, le finale semble plus terne. Ne contenant pas de moments aussi "inspirés" que les deux mouvements précédents, il apparait comme une démonstration de pur virtuosité pour le soliste. L’œuvre se conclu d'ailleurs sur une fin abrupte, laissant l'auditeur quelque peu sur sa faim.

 © Raolo Reversi

     On notera le remarquable investissement des musiciens, et au premier rang duquel, Renaud Capuçon. Depuis quelques années, Renaud Capuçon mène une véritable campagne de créations (inspiré par Gidon Kremer), et a commandité des concertos à de nombreux compositeurs, d'esthétiques profondément différentes, tel que Thierry Escaich, Karol Beffa, Bruno Mantovani, Pascal Dusapin, Wolfgang Rihm, et bientôt Guillaume Connesson. Son investissement et son enthousiasme vis à vis des créations qu'il suscite est immense, et cela se sent, à la fois dans sa manière lyrique et chaleureuse de jouer son superbe "Guarneri del Gesu" (autrefois propriété d'Isaac Stern); mais cela se remarque également chez les compositeurs, qui aboutissent à chaque fois à des pièces de superbe facture, comme ce Aufgang de Dusapin.

http://fr.medici.tv/#!/myung-whun-chung-renaud-capucon-dusapin-brahms